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"SI REGARDS SUR LE MONDE"

Re bonjour vous les fidèles, les lecteurs invisibles des ces quelques lignes que nous partageons avec vous...

Afin de pouvoir vous faire profiter de nos chroniques sans trop cliquer, en voici une autre en fenêtre ( de Joëlle - dont quelques textes présents sur ce blog auparavant viennent d'être édités chez l'Harmattan : "La femme eucalyptus" > recueil de contes).

Bien entendu, les autres textes et chroniques sont à lire dans la rubrique ci à gauche!! Quant à nos épisodes de romans, c'est sur votre droite. Si vous voulez lire en musique, cliquez sur le lien multimédia de la note précédente (ci-dessous// à part le Nord, les 4 points cardinaux y sont presque tous passés!)

 

 Joëlle

      Voyage en Tramsylbelgie

 

 

Un coup de frein violent, un long crissement lugubre, le tram s’arrête. Juliette, sur le point de s’asseoir dans le bon sens, bascule et se retrouve dans les bras du monsieur en face d’elle, un Flamand séduisant. Des baskets impeccables, un col roulé noir sous une veste noire, une élégance un chouia décontractée, la tempe argentée, l’œil gris Mer du Nord, le regard encadré par Optique 2009 et le sourire loyal : pas de doute, c’est un Flamand. Sa femme, maigrichonne et aussi sèche qu’un vieux bout de cervelas, agrippe le bras de Juliette avec fermeté pour l’aider à se redresser. Multifonctionnelle, elle se tourne en même temps vers son mari en marmonnant : « Maar Rony, toch… ». Juliette, confuse, s’excuse : « Pardon, euh… Excuseer, Mijnheer ! » Elle le fait en flamand. Elle n’en revient pas. Ça fait des années qu’elle n’a plus prononcé un mot de flamand. Ou plutôt qu’elle n’a plus osé prononcer un mot de flamand. Quand elle était plus jeune, elle avait bien tenté le coup quelques fois quand elle rendait visite à son oncle de La Panne, mais la réponse avait toujours été la même, franche et castratrice : « Tu peux le dirrre en frrrançais, si vous voulez ». Elle avait fini par abandonner, honteuse de se faire rabattre le caquet, vexée que son néerlandais en col cravate soit considéré comme inconcevable – onbespreekbaar – à côté du joli petit nègre de tonton.

Mais là, c’est tout différent. Depuis que les Flamands font de leur gueule, depuis que leurs Lions retroussent les babines et sortent les griffes, tous les Flamands ont pris du panache, de la carrure. Ils en sont devenus plus virils – même les femmes – et, disons-le carrément, vraiment sexy – sauf les femmes. Tous ces superbes mâles sur le branle-bas de combat, ça lui donne envie de se remettre au flamand, Juliette. Elle ne lâche d’ailleurs pas le beau Rony du regard tandis que la maigrichonne ne la lâche pas, elle, de ses billes de Lotto. Si ses yeux étaient des goedendags, Juliette serait déjà en train d’agoniser dans le caniveau en essayant de prononcer « Schild en vriend ». Mais l’heure n’est plus à la sauvagerie et Juliette se sent seulement un peu chatte. Du coup, elle décide de relancer la conversation avec Rony. « Er is zoveel volk, excuseert u mij nog… ». Il sourit, flatté, et fait le coq : « Graag gedaan, hoor ! ». La petite Flamande s’agite sur son siège, elle se le boufferait bien à la gueuze, son coq de mari. Elle répète : « Maar Rony, toch… ». Juliette, triomphante et ignorant la dame, ronronne : « Het plezier was voor mij ! » Elle sait que la traduction est littérale, mais elle sait aussi que le beau Rony la comprendra parfaitement. Car après tout, les choses n’ont pas vraiment changé : Rony connaît la chanson, la seule différence c’est qu’avant il s’obligeait à parler français et que maintenant il s’empêche de le faire : la frustration reste la même. Rony, la crête toujours redressée, esquisse un clin d’œil. Si on n’est pas des bêtes, on est quand même des hommes ! Sa poule se dresse sur ses ergots, prête à livrer bataille et à éperonner la belle. Trop is te veel. Elle ne cèdera pas un pouce de terrain à cette effrontée ! C’est de bonne guerre, il faut dire que Juliette empiète fameusement sur son territoire ! Mais Juliette, féline, ignore royalement l’offensée, elle engage hardiment la conversation : « Woont U hier in Brussel ? ». C’est le bout de cervelas  qui lui répond : « Nee, we werken hier ! » Elle voudrait ajouter « salope ! », mais lâcher un mot en français serait une concession trop dangereuse et si elle le disait en flamand, cette zotte ne comprendrait rien ! Juliette ne baisse pas sa garde, elle fait un petit sourire entendu à Rony. Il le lui rend. Sa cocotte se dresse brusquement sur ses pattes, elle appuie sur le bouton d’arrêt puis agrippe la veste de Rony. « Noord station, we stappen af » Juliette reçoit ces mots comme une baffe en pleine figure. Elle doit rendre les armes, elle a perdu la bataille. Rony se relève. Le Lion des Flandres retrouve sa superbe. Il salue Juliette avec élégance et descend sur le quai. Juliette le suit du regard. Elle le reverra peut-être demain. Il sera peut-être dans le tram. Elle aura peut-être sa revanche… Rony et la petite sèche s’engouffrent dans le couloir qui relie le métro à la gare. Ils se perdent dans le flot de maatjes qui remontent en Flandre. Juliette jette un dernier regard à Rony. Elle l’aurait bien croqué tout cru, celui-là.

 

Ainsi finit la très courte histoire de Juliette et de son Rony.

 

 

 

 

 

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